Vimi Dans L’arbre
Traduit par Ghalia El Boustami
de l’anglais (philippin)
"Vimi In A Tree" by Nadine Sarreal
Editor's note: The story appeared in Hauteurs, Vol. 1,
http://perso.wanadoo.fr/hauteurs/. The English
original can be found in http://www.oovrag.com/stories/stories2001c-3.shtml June 2001 issue.
| Bien que l’air soit lourd, elle a soif. À chaque inspiration, l’air vole un peu d’humidité à sa gorge et à ses narines. C’est comme un feu sec, mais elle sait ce qu’elle doit faire. Inspirer. Rester dans l’arbre. Respirer.

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Au loin on entend des aboiements de chiens, aigus et énergiques. Vimi perçoit aussi des voix d’hommes, basses et grossières, adressées aux chiens, les incitant en une langue brutale qu’elle ne peut comprendre. Il doit être juste midi passé, mais la forêt autour d’elle est dense, ruisselante d’ombre. L’air est comme une paume fraîche et humide sur sa chair. Elle est accroupie sur un tronc d’arbre trapu, à environ vingt pieds au-dessus du sol. Elle ne prête pas attention aux élancements de douleur, là où elle s’est éraflé les genoux et les bras en grimpant à l’écorce inégale. L’arbre semble battre le rythme de sa peur, mais elle sait que ce n’est pas possible, que son coeur travaille dur et martèle le même sang encore et encore à travers son corps.
Bien que l’air soit lourd, elle a soif. À chaque inspiration, l’air vole un peu d’humidité à sa gorge et à ses narines. C’est comme un feu sec, mais elle sait ce qu’elle doit faire. Inspirer. Rester dans l’arbre. Respirer. Se cacher des hommes et de leurs chiens de chasse. Respirer. Elle casse une branche fine dont elle écrase les feuilles contre sa peau, pour barbouiller l’odeur de cet arbre sur elle, camoufler les traîtres odeurs de la sueur, du sang, et des graisses de son corps. La puanteur âcre de la peur porte au plus loin avec le vent. Ce n’est qu’en pressant les feuilles sur son ventre qu’elle réalise qu’elle n’a rien sur elle. Elle n’a pas de bouclier de décence. Pas d’habits, pas de chaussures, ni de sous-vêtements blancs.
Elle sait qu’elle s’appelle Vimi.
Elle jette un regard au loin, sans prêter attention aux formes floues des feuilles et des branches à proximité. En plissant les yeux ainsi, elle a une meilleure vue de ce qui approche. Elle voit arriver le nuage brun des chiens ; ils courent en groupe, puis en cercles individuels autour de la meute. Ils semblent venir vers elle et en même temps s’éloigner. Ils s’écrasent au sol pour ramper sous les buissons et continuent d’un bond, avec de grands jappements. Un chien, peut-être dressé pour être leur chef, se détache de la meute et court quelques pas en avant. Il lève la tête, découvrant sa gorge, et hurle vivement, joyeusement, racontant peut-être aux autres qu’elle est tout près maintenant. C’est le plus grand des animaux, et son poitrail est marqué d’une tache blanche qui luit dans la pâle lumière.
Clac, clac, clac, par-derrière, un bruit régulier accompagne les cris des chiens et les voix des hommes. Des branches craquent en tombant des arbres, et les broussailles sont élaguées. Un grand homme pâle taille la voûte végétale pour frayer un chemin aux autres.
Vimi arrache d’autres feuilles qu’elle frictionne sur ses cuisses, ses aisselles. Son regard se pose sur la prochaine branche à sa portée, plus mince et à angle aigu avec celle sur laquelle elle est accroupie. Supportera-t-elle son poids ? Elle pose un pied sur le tronc de l’arbre et se hisse vers le haut. Au moment où un souffle de vent moite lui fouette l’entrejambe, elle pressent avec réel désespoir que sa nudité ne vaut assurément pas la peine d’être protégée. Elle devrait descendre en deux temps trois mouvements, les mains levées en signe de reddition, et les laisser avoir ce qu’ils veulent d’elle. Ils la matraqueront, la perceront de leurs lances pour ensuite utiliser son corps quand elle aura perdu connaissance. Finalement, ils déchiquèteront la chair de ses os pour leur repas. Si c’est là ce qu’ils veulent, alors pourquoi ne pas le leur donner ? La mort pourrait être une alléchante certitude, plus peut-être que de se cacher dans cet arbre, perchée sur une branche frêle qui pourrait la trahir. De toute façon, les chiens la trouveront. Elle n’a qu’à crier aux hommes, je suis ici. Laissez-moi descendre et je viendrai en paix.
| Elle restera suspendue à cette branche plus frêle, même si la brûlure irradie de ses os jusqu’à la peau. Une chaleur cuisante à la plante des pieds lui signale qu’elles saignent aussi. Et elle prie qu’aucune goutte de sang ne tombe à terre, indiquant le chemin de sa cachette.

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Mais du pied gauche, elle écarte la plus grosse branche afin d’atteindre celle du dessus. Son corps tremble et elle est douloureusement consciente qu’elle va mourir sans dignité : ensanglantée, dénuée de vêtements, crasseuse, les cheveux emmêlés de boue. Elle tremble d’épuisement et de faim. Ses mains se cramponnent furieusement à la fine branche supérieure alors que ses pieds glissent, manquant d’appui sur l’écorce rugueuse. La branche qu’elle finit par agripper semble lui brûler la chair. Il n’est plus question de se rendre. Elle restera suspendue à cette branche plus frêle, même si la brûlure irradie de ses os jusqu’à la peau. Une chaleur cuisante à la plante des pieds lui signale qu’elles saignent aussi. Et elle prie qu’aucune goutte de sang ne tombe à terre, indiquant le chemin de sa cachette.
Ils sont tout près maintenant. Le grand chien au poitrail blanc exécute un large cercle autour de l’arbre, lançant des aboiements longs et profonds avec une fierté animale. Les autres suivent à quelques pas derrière lui. Ils émettent des bruits approbateurs, des jappements plus brefs et des grognements enjoués entre eux. Le travail est accompli, ils s’attendent à un jeu.
Le chien à la gorge blanche bondit vers le haut, ses pattes de devant reposent sur l’arbre, et il aboie, aboie, criant aux autres, dites aux hommes, dites aux hommes, dites aux hommes, elle est ici.
Aussitôt, les chiens forment un cercle en-dessous de l’arbre, certains grognent sérieusement. Il y a un rythme dans leurs voix, et Vimi peut presque comprendre. Ils veulent qu’elle descende, pour se nourrir de sa chair. Elle continue à s’accrocher, les paumes et les doigts engourdis de porter tout son poids. Il n’y a aucun endroit où reposer ses pieds, pour soulager ses mains de la tension. Est-ce son imagination, ou glisse-t-elle ? De la seule force de sa volonté, elle desserre la main droite une brève seconde pour la faire jouer, laisser le sang couler vers les doigts. Son bras gauche hurle à l’épaule, elle croit que l’articulation va céder. En bas, les chiens doivent sentir sa prise précaire d’une seule main, son déséquilibre, et leurs aboiements augmentent d’intensité. Elle agrippe la branche à nouveau des deux mains, l’air brûlant lui tisonne la gorge.
“Oohhhhh!!!!" hurle le grand homme, et il lance une pierre, peut-être pour faire taire les animaux. La pierre touche le sol près de l’arbre avec un son que Vimi perçoit à travers ses os plutôt qu’elle ne l’entend. Le chef de meute gronde férocement en tournant autour du pied de l’arbre, se frayant un chemin parmi les autres chiens. Il suivent sa direction, se poussent, leurs nez se déplacent en un petit arc devant eux, ils reniflent, vérifient. Les hommes murmurent et pointent le doigt vers le haut de l’arbre, conférant entre eux.
Vimi jette un regard à ses poursuivants, en bas, et ce qu’elle découvre la rend perplexe. Elle voit un groupe d’à peu près neuf hommes vêtus de différentes manières. L’un d’eux, l’homme à la faux qui a taillé le chemin dans la forêt, est grand et maigre, vêtu seulement d’un pagne et d’un bandeau étroit qui ceint sa chevelure brune et épaisse. Deux hommes portent des chapeaux à larges bords et des jambières de cuir, mais pas d’étui-revolver aux hanches. Ils sont munis de longues matraques lisses, et la vue des bâtons costauds solidifie sa peur, la bloque dans sa gorge sèche. Un autre homme, vêtu d’une tunique grise, brandit une lance au-dessus de sa tête et parle à voix haute, couvrant les bruits étouffés des chiens. “Kima wata”, répète-t-il sans cesse. Vimi sait qu’il essaie de convaincre les autres de quelque chose, mais ils n’écoutent pas. L’homme qu’elle regarde le plus longtemps est habillé comme un religieux, ou peut-être un roi, il porte une cape bordeaux longue et flottante, et une espèce de couronne qui confère à sa tête une grandeur disproportionnée. Et cet homme, bien qu’il ne s’avance pas pour commander les autres, tient quelque chose d’oblong sous le bras. Une arme à feu d’une espèce ou d’une autre, qu’elle ne peut voir car ses contours sont estompés par les plis du vêtement.
“Kima wata”, répète l’homme à la lance. Deux hommes près de lui commencent à acquiescer. “Kima wata”, disent-ils eux aussi. Et Vimi sait que son sort est dans ces mots. Elle sent à nouveau sa prise glisser. À présent tous les hommes, les voix hautes et dures d’excitation, crient Kima wata, les voix chargées de détermination. Elle jette un oeil au cercle de museaux canins, de dents qui claquent, d’appétits grondants. Un pied, un genou, elle s’arracherait bien un membre du corps pour le jeter à terre afin d’éloigner les animaux, d’acheter son évasion. Une main. Une oreille. Les chiens lèvent à nouveau leurs gorges pour hurler en accord avec les hommes. Alors ses mains cèdent, comme si elles se détachaient de ses poignets, ou peut-être que la branche à laquelle elle s’agrippe casse à cause du poids de son corps et du martèlement incessant de son coeur.
| Pour l’amour de tout ce qui est sacré en haut et en bas, elle prendrait bien la lance pour s’en transpercer le corps, et ainsi échapper à une torture certaine. Mais elle continue à tomber, et l’air qui file vers elle porte les odeurs de sa vie: sueur et sang, feu, feuilles vertes, terre et eau stagnante.

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Elle sait tout cela en un instant, elle sait qu’elle tombe, tombe, parce que les branches s’élèvent vers elle. Elle dégringole, laissant des lambeaux de peau quand elle passe près de l’écorce de l’arbre en s’éraflant. Malgré la douleur, un éclair blanc de soulagement l’aveugle. Elle n’a pas lâché exprès, elle a tenu la branche fermement aussi longtemps qu’elle a pu. Mais voilà qu’elle se précipite vers le sol. En bas les hommes hurlent, jettent des pierres dans les branches. Leurs voix montent à sa rencontre et elle s’étonne de l’accord de leurs mots étranges. Une longue lance sombre passe près d’elle en volant, peut-être à la recherche de son coeur. Pour l’amour de tout ce qui est sacré en haut et en bas, elle prendrait bien la lance pour s’en transpercer le corps, et ainsi échapper à une torture certaine. Mais elle continue à tomber, et l’air qui file vers elle porte les odeurs de sa vie: sueur et sang, feu, feuilles vertes, terre et eau stagnante. Qu’y a-t-il encore à faire? La masse emmêlée de faciès canins tourbillonne vers elle, et le son de leurs bouches ouvertes siffle à ses oreilles dans la vitesse de sa chute. De plus en plus près. D’abord la tête, puis un entrelacs de coudes et genoux et quelque part le centre mort de son ventre, plus bas, plus bas, plus bas.
Puis soudain, elle est au sol, sans souffle. Le choc de l’impact la traverse comme un goût inattendu de saleté en bouche. Elle pense qu’elle est enterrée, car tout autour d’elle, elle sent l’odeur de renfermé de la terre humide. Mais quelle est cette fourrure chaude qui pousse de petits cris plaintifs sous elle ? Elle roule doucement sur le côté, en gémissant, et trouve le chien à gorge blanche sur le flanc, assommé par son poids. Elle secoue la tête pour s’éclaircir la vue. Hein ? pense-t-elle, rassemblant la mémoire de son corps et des élancements causés par la douleur. Sur qui continuent-ils d’aboyer ? Un nez froid presse son visage, un autre museau se fraie un chemin au creux de son aisselle, y cherchant son identité. Où sont leurs dents ? Le chef de meute se traîne à l’écart, gémissant faiblement, boitant sur trois pattes. Les autres sont silencieux pour l’instant. Elle se tourne vers la grappe d’hommes quelques pas plus loin. Ils murmurent Kina wata, mais avec moins de conviction à présent, la fermeté de leurs voix diluée par le doute et l’interrogation. L’homme à l’habit sacerdotal se gratte le menton. Il a relâché sa prise sur le bâton à feu, lui signalant ainsi qu’il n’a pas été témoin de sa pesante chute.
Vimi est accroupie parmi les autres animaux, elle se sent submergée par des corps au pelage épais et de chauds halètements sur sa peau. Les chiens n’émettent pas de bruits différents du fait de sa présence parmi eux. Derrière elle, un chien fouine dans ses hanches, la pressant d’avancer, et elle donne un coup de tête au chien noir devant elle. En un instant, Vimi fait partie du cercle qui se déplace près du pied de l’arbre, les oreilles dressées vers le groupe d’hommes, en attente du prochain ordre.
Elle suit les chiens. Elle lève la tête et hurle sa joie tendue telle la lame affilée d’un couteau dans sa gorge. Autour de l’arbre, sur des paumes et genoux en sang, elle rampe le long du sol dans l’épais fourré des chiens. Elle renifle l’air, l’odorat soudain aiguisé, exact. Elle gratte le tronc d’arbre, gémit, attend, se déplace.
Elle tourne et tourne sur les mains et les genoux, dans le cercle canin, cachée pour l’heure à la vue de la mort.
© Nadine L. Sarreal
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